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Luc Meunier : « La finance comportementale est psychologique »

Luc Meunier est professeur en finance à l’ESSCA, école de management située à Aix-en-Provence. Ses recherches portent en partie sur les déterminants de la prise de risque des individus. En ces temps difficiles, il nous livre quelques critères déterminants sur les leviers d’investissement et son analyse.

Provence Business : Pouvez-vous vous présenter ?

Luc Meunier : Je suis Professeur de finance à l’ESSCA sur le campus d’Aix-En-Provence. Après un Master en Finance, j’ai travaillé quelques temps comme Auditeur Financier dans le secteur des banques et fonds d’investissement au Luxembourg, avant de faire un doctorat, axé sur les facteurs qui déterminent la prise de risque dans l’investissement chez les individus.

Quel est l’objet de vos recherches ?

De manière assez large, je travaille dans le champ de la finance comportementale, qu’on peut résumer comme l’application de la psychologie à la finance. Je m’intéresse à trois sujets en particulier : [1] Les déterminants de la prise de risques financiers des individus, incluant des déterminants neurophysiologiques comme les taux de cortisol ou testostérone [2] La mesure du profil investisseur [3] Les Nudges, cette méthode douce d’influence des comportements.

Que pensez-vous du mythe selon lequel l’individu aurait besoin de 21 jours pour qu’une habitude s’installe ? Quelles sont les règles dans le monde de la finance ?

Je pense qu’une règle si générale ne pourra être que fausse dans de nombreux cas ! La formation d’une habitude va évidemment dépendre de l’individu, mais aussi de la complexité et de la difficulté de l’habitude à créer. Une étude de l’University College de Londres tend à montrer que les participants développent l’habitude de boire un verre d’eau après le petit déjeuner en 3 à 4 semaines…

Cependant, la même étude montre qu’il faut plutôt une bonne dizaine de semaines pour prendre l’habitude de manger un fruit au déjeuner. L’un des auteurs de cette étude attribue l’origine du mythe des 21 jours à un chirurgien plastique, le Dr Maxwell Maltz, ayant écrit « A la suite d’une chirurgie plastique, il faut environ 21 jours pour que le patient moyen s’habitue à son nouveau visage ».

La phrase aurait été reprise, puis petit à petit détournée et généralisée à outrance. En recherche en économie et finance, la formation des habitudes n’est pas un sujet qui a reçu beaucoup d’attention pour le moment. Par contre, le caractère, « automatique », émotionnel de certaines décisions a fait l’objet de nombreuses publications.

L’un des enseignements principaux de la Neurofinance à mon sens est d’ailleurs que la prise d’un risque financier fait principalement intervenir les systèmes limbiques, émotionnels, du cerveau.

Peut-on déjà mesurer l’impact de la crise en termes d’investissement ?

Bien sûr ! On voit le schéma classique d’une crise se développer, avec notamment la montée de prix des valeurs refuges (l’or en particulier) et la baisse des actions. Ce qui est inédit avec cette crise, c’est qu’au contraire des crises précédentes, elle trouve son origine dans l’économie « réelle ».

Les secteurs les plus touchés sont l’hôtellerie, la restauration, le secteur récréatif… Qui sont de surcroit des secteurs pour lesquels un report complet de la consommation post-confinement n’est pas forcément possible. Du fait de l’impossibilité de consommer, la crise entraîne une épargne forcée des ménages. Cependant, il est fort à parier que cette épargne forcée sera investie de manière prudente.

Comment et pendant combien de temps la crise va-t-elle influer sur l’aversion au risque ? Peut-on déjà percevoir des déterminants et en mesurer la durée ? 

Au niveau psychologique, il y a à mon avis deux facteurs majeurs qui vont jouer un rôle sur l’aversion au risque. Premièrement, en temps de baisse des marchés, ou de point bas, l’aversion au risque tend à augmenter. Deuxièmement, personne n’a jamais vécu une situation semblable. C’est l’exemple parfait du « Cygne noir », un événement rare et imprévu aux conséquences majeures.

Le futur est en ce moment difficilement prédictible, difficilement probabilisable. Nous sommes pour le moment dans une situation que l’on qualifie « d’incertitude », différente d’une situation de risque où les probabilités sont connues, ou du moins estimables. De nombreuses expériences en économie et finance montrent que la prime d’incertitude est bien plus élevée que la prime de risque.

On peut donc s’attendre à un ralentissement de l’investissement. Ce deuxième facteur devrait disparaître le premier, une fois la situation stabilisée, et le futur plus prévisible. On peut espérer que cela participe à la reprise des marchés. Pour ce qui est de la durée de ces effets, aucune étude à ma connaissance ne s’est aventurée à une telle estimation.

Nos lecteurs sont des investisseurs et des entrepreneurs, que souhaitez-vous leur dire ? 

Je suis un fervent partisan des modèles mathématiques en période « normale ». J’aurais cependant tendance à inciter en ce moment à la prudence vis-à-vis des modélisations mathématiques trop poussées. En ce moment, l’incertitude est telle que les hypothèses soutenant la plupart des modèles se révèleront probablement fausses par la suite. En période de forte incertitude, le bon sens est plus que jamais notre meilleur outil !

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